Daniel Puska, psychanalyste et conseiller clinique au Centre Jeunesse de Montréal, abonde dans le même sens. «Des études révèlent que la problématique suicidaire est présente dans 69% des fugues, puisque l'adolescent en situation de crise intime, et donc de souffrance morale, retourne souvent contre lui-même sa détresse au cours d'un processus en partie inconscient. Cela devrait inciter les parents à ne pas traiter la fugue à la légère. Les recherches effectuées depuis les 20 dernières années indiquent, hélas, qu'il y a souvent désengagement et détachement de la part des parents, qui compensent par les biens matériels. L'adolescente a besoin d'encadrement, de chaleur et de communication. Et ce sont ces trois éléments qui manquent le plus dans nos nouvelles petites familles. Lorsque son besoin d'appartenance, de communication et d'amour n'est pas comblé, la jeune fille se sent isolée. Alors elle fuit ce milieu pour un autre, cherchant désespérément à être regardée, écoutée.»
Sylvain Desjardins, travailleur de rue, en voit à la pelle, de ces jeunes filles fraîchement descendues de l'autobus, arrivant des petites villes ou de la banlieue. « Dès le premier soir, les gangs de rue tiennent la toile qui va faire tomber dans les bras du beau garçon de la bande la "fille à cash", comme ils appellent la fugueuse qui est plutôt attirante. Tout est en place pour la recevoir : elle est baignée de compliments, le beau gars lui offre drogue, hébergement, repas, caresses, sexe, cadeaux. Heureuse d'être regardée, admirée, "comprise" , elle se dit qu'elle va commencer une nouvelle vie. Une vie d'amoureuse. Ce n'est pas le moment pour moi de lui faire la morale : elle m'enverrait promener. Dans notre jargon de psycho-éducateurs, on dit qu'elle est en lune de miel! Je ne peux que l'observer, l'aborder gentiment, lui signifier que je suis là et que je lui veux du bien. Après les premiers jours d'euphorie, période où le trio "fun, sexe, drogue" lui fait tourner la tête, l'adolescente retombe dans sa triste réalité: elle doit inéluctablement offrir des services sexuels pour rembourser les attentions dont son nouveau chum l'entoure... Quelques jours plus tard, le gars montre ses vraies couleurs et la lune de miel se termine. Je peux alors intervenir et diriger l'adolescente vers une maison où elle trouvera refuge
À Montréal, les maisons d'hébergement à court terme pour jeunes filles fugueuses - notamment En Marge 12-17 et Le Bunker - sont remplies. Elles reçoivent environ 60% d'ados en fuite - les 40 autres ont été mis à la porte par leurs parents. Annie Dion, psycho-éducatrice et directrice de l'organisme En Marge 12-17, affirme sans hésiter : «La fugue, c'est un message lancé aux parents, une prise de parole. Cette année, on a hébergé plus de 400 ados - on ne peut cependant les garder plus de trois nuits consécutives, car la demande est très forte. J'ai un rôle de médiatrice entre la jeune fille et ses parents. J'agis en transparence. Je ne cache rien à la fugueuse: "Oui, tes parents ont averti la police... Ta mère a téléphoné et t'a laissé un message: Je t'aime. Excuse-moi... Elle attend ton appel. "Parfois ce message touche la fugueuse, d'autres fois non. Elle veut goûter encore à ce qu'elle appelle la liberté. Chaque jeune fille qui arrive ici a son histoire... Ce ne sont pas toutes des jeunes filles qui ont subi l'inceste, ou dont le père est alcoolique. Certaines proviennent de familles sans problèmes apparents. Mais lorsqu'on interroge les parents qui nous téléphonent afin de s'informer si leur fille ne se trouverait pas ici, on s'aperçoit que, sous le vernis des beaux vêtements, des cours et des voyages offerts, il manque l'essentiel à la jeune fille: l'amour. Le gars séduisant qui a fait triper leur fille avant qu'elle n'échoue ici, le regard traqué et le bras portant parfois des marques de piqûres, est devenu pour quelques jours son miroir, celui qui l'écoutait et qui lui a donné l'illusion d'être protégée.» Chaque année, des jeunes filles maintenant adultes - et dans le droit chemin - téléphonent à Annie Dion pour la remercier d'avoir été la pierre blanche sur leur route, celle qui a grandement collaboré à leur «conversion».
Encadrement, dialogue et chaleur
Si les centres de réadaptation comme les foyers de groupe pour jeunes filles sont bondés, c'est que bien des parents baissent les bras, disant qu'ils n'ont pas les ressources nécessaires pour bien s'en occuper... «C'est désespérant!» s'exclame la psychologue Christiane Beaudoin. Et si, au retour de leur fille à la maison, les parents ne travaillent pas vraiment à ce qui ne va pas dans leur relation avec elle? «L'adolescente trouvera une autre stratégie d'appel au secours, et ce pourra être cette fois la drogue ou même le suicide.» La psychologue insiste auprès des parents: «Soyez attentifs aux besoins réels de votre petite fille. Éteignez la télé et parlez-lui, bien avant qu'elle n'entre dans la phase délicate de l'adolescence.» La fugue d'une jeune fille a peut-être été causée par des années de souffrances silencieuses ou non entendues. Il faut se souvenir de ces trois mots: encadrement, dialogue et chaleur.
Votre fille a fait une fugue
Les 48 premières heures sont cruciales. Gardez votre sang-froid.
1. Téléphonez aux amis de votre fille et demandez-leur de vous informer sans tarder si elle prend contact avec eux ou s'ils apprennent quelque chose à son sujet.
2. Avertissez la police en fournissant une photo récente de votre enfant. Décrivez la façon dont elle était habillée. Dressez une liste des vêtements dont elle pourrait disposer. Donnez le maximum de renseignements sur les lieux que votre fille a l'habitude de fréquenter.
3. Téléphonez à des maisons d'hébergement: elle pourrait y être passée ou y passer sous peu. Donnez-leur votre numéro de téléphone. Au besoin, laissez un message d'amour à votre fille.
Votre fille revient à la maison
• Ne lui faites pas de reproches. Vous risqueriez ainsi de provoquer une nouvelle fugue. Montrez-lui plutôt que vous l'aimez et dites-lui que ce qui lui arrive vous tient à coeur. Informez la police et les personnes qui vous sont venues en aide du retour de votre fille. Si votre enfant a été absente plus de trois jours, faites-lui subir un examen médical complet, y compris un test de dépistage des MTS. Le plus important commence : régler les problèmes à l'origine de la fugue. Si vous n'êtes pas en mesure de le faire vous-même, consultez un spécialiste (une thérapie familiale peut même être envisagée). Il se peut que le placement temporaire de votre enfant soit nécessaire.
Quelques resources
• Centre jeunesse de Montréal, Direction de la protection de la jeunesse (réception et traitement en tout temps des signalements pour jeunes de 18 ans et moins) : (514) 896-3100.
• En Marge 12-17 (services d'intervention, de consultation et d'hébergement pour filles et garçons) : (514) 849-7117.
• Le Bunker (service d'hébergement pour filles et garçons) : (514) 524-0029 ou 1 (888) 520-7677.
• PIaMP (Projet d'intervention auprès des mineur(e)s prostitué(e)s) : (514) 284-1267.